J’ai un peu connu une jeune prostituée venant d’un pays de l’est.
Elle habitait dans le quartier et passait souvent dans le bistro (je ne vous
dirai pas lequel…) vers 20 heures avant d’aller au boulot. Le patron nous
disait qu’elle passait aussi à 5h30, en rentrant du boulot, pour boire un coup
et lui faire une gâterie. J’ai deux bons copains, maintenant un peu âgés, qui
se vantaient d’aller occasionnellement « aux putes ». J’avais un
copain de bistro homosexuel qui se prostituait et aimait (il faisait des gâteries
aux chauffeurs de taxi, une fois j’ai eu honte puisque quand il a fait sa proposition,
j’étais dans la voiture). Il venait au bistro, de temps en temps, pour
retrouver une ambiance plus normale que les milieux qu’il fréquentait pour
trouver des clients. Quand je faisais mon service militaire, en 88 et 89, j’amenais
parfois les jeunes appelés dans les quartiers chauds pour leur prouver que « ça »
existait. Je n’ai jamais été client.
Voilà cette introduction à peine graveleuse pour vous dire
que je ne connais pas grand-chose au milieu de la prostitution. Il n’empêche
que tout m’intéresse, d’autant que mon billet de ce matin portait sur la gauche
morale. Il y a des gens essentiellement à gauche qui mènent des combats mais je
me demande s’ils ne sont pas contre-productifs.
J’ai reçu un mail pour me prévenir que
www.abolition2012.fr lance une campagne :
«
30 jours d'actions contre les violences
sexuelles et sexistes ! 30 jours d'actions pour abolir le système prostitueur ! »
Je me suis intéressé. J’ai commencé à lire mais j’ai eu une
crise de rire en voyant une de leurs exigences : « 3. la mise en place de véritables alternatives à la
prostitution. » Je me demandais s’ils pensaient à la masturbation
ou à une sorte de trayeuse électrique. C’est mal, je sais. D’autant que la
suite du communiqué de presse donne des explications : les alternatives
sont pour les prostituées ! Andouille que je suis.
Je n’ai pas trouvé en ligne le communiqué de presse que j’ai
reçu aujourd’hui. Je vais en diffuser quelques extraits mais pas pour en faire
de la publicité. Je n’ai pas d’avis sur le sujet. François Hollande, au cours
de sa campagne, s’était engagé avec eux.
Mon avis en partage
L’abolition de la prostitution, qui revient à la
pénalisation du client, nuira aux travailleuses puisqu’elles seront obligées de
se cacher encore plus et seront donc plus loin des différentes personnes
capables de les aider.
Leur réponse
Ils estiment que ma position est un non sens (en aparté :
si vous faites du militantisme politique, n’agressez pas les gens en leur
disant qu’ils pensent n’importe quoi. Sacré gauche morale !).
« Chaque jour, des clients
prostitueurs tentent d'obtenir par la force ou par la pression financière des
actes sexuels sans préservatifs ou des actes sexuels que la personne prostituée
refuse. Lorsque ces mêmes clients prostitueurs seront sous le coup de la loi
pour le simple fait de solliciter un acte sexuel tarifé, alors pour la première
fois, les personnes prostituées pourront soit accepter l'acte sexuel tarifé dans
le respect des conditions qu'elles auront fixé et ainsi ne pas dénoncer le
client, soit menacer de dénoncer le client prostitueur qui tenterait de déroger
à leurs conditions. »
Mon avis sur la réponse ? J’ai beau tourné ça dans ma tête,
je trouve cet argument surréaliste. Un type se promène dans la rue. Une fille
lui propose une passe avec préservatif. Ils se mettent d’accord sur le tarif.
Ils montent dans la chambre. Le type exige un rapport non protégé. Comment
va-t-elle le dénoncer ? En outre, un rapport sans consentement mutuel à
propos des conditions est d’ores et déjà un viol.
Je n’ai pas cité le début de l’argumentaire. Je vais le
résumer (il est trop long pour un billet de blog, ils n’ont qu’à organiser
eux-mêmes leur communication…). La répétition d’actes sexuels imposés ne
serait-ce que par la précarité est une violence avec des dommages avérés. On
est d’accord. Seul le recul de la prostitution peut les limiter. On est d’accord.
Et là, ils concluent, juste avant le passage que j’ai cité : « Mais aussi parce qu'en transférant pour la première fois
dans l'Histoire française la pression pénale des personnes prostituées vers les
clients prostitueurs, l'inversion de la charge pénale s'annonce comme la mesure
pragmatiquement la plus protectrice des personnes qui demeureront dans la prostitution. »
Quand quelqu’un utilise le mot « pragmatique », je
me méfie toujours. D’ailleurs, il m’arrive de l’utiliser quand je suis sûr de
moi… En l’occurrence, ils n’ont rien démontré mais on dit que j’avais « pensé
un non-sens ».
Ce que je retiens de tout ça, c’est qu’une prostituée pourra
dénoncer les clients qui la violentent. C’est important. Mais disons le
clairement : si une femme ne peut pas porter plainte contre un fumier,
actuellement, c’est parce que la prostitution est « interdite ». Il
faut diminuer les violences faites aux femmes donc supprimer les lois relatives
à la prostitution pour que les femmes puissent porter plainte pour viol.
Ce qui ne résoudra pas l’autre violence : celle de
devoir subir des rapports sous la contrainte, soit de la précarité, soit d’un
proxénète. Mais tout l’argumentaire est introduit par « Stop à la désinformation : la pénalisation des clients est
la mesure pragmatiquement la plus protectrice ! Le principal et dernier
argument des opposants à la pénalisation des clients prostitueurs consiste à dire
que celle-ci accroîtrait la violence à l'encontre des personnes prostituées, et
aggraverait l'atteinte à leur santé. C'est un non-sens ! »
Or rien n’a été démontré. La pénalisation des clients fera
qu’ils ne pourront plus aller voir s’il y a moyen de tirer un coup. Les
prostituées se cacheront et changeront de mode de racolage pour rassurer les
clients potentiels.
Les policiers ne pourront plus faire leur travail. S’ils
veulent arrêter des clients, ils seront obligés de monter des opérations d’envergure
avec des fausses prostituées, le tout avec une énergie et une dépense folles
qui serait mieux utilisées à chercher les proxénètes.
Allons plus loin… Avant de revenir.
La première recommandation
« I- L' inversion de la
charge pénale : une exigence de justice et de protection des femmes !
1- Abrogation du délit de
racolage qui, depuis 1939, pèse injustement sur les personnes prostituées alors
que sa rédaction permettrait d'interpeller les clients prostitueurs.
2- Création d'un délit
sanctionnant tout achat d'un acte sexuel pour mettre fin aux droits des hommes à
imposer un rapport sexuel par l'argent. »
Je suis absolument d’accord avec la première partie du
premier point : il faut abroger le délit de racolage. Pas la suite : « pèse injustement sur les personnes prostituées ».
Bah ! Je vais le leur laisser. Il n’empêche. Imaginez que le cannabis soit
en vente libre mais qu’il soit interdit d’en acheter… « alors que sa rédaction permettrait d'interpeller les
clients prostitueurs » ! Non… Les prostituées seront obligées
de mieux se cacher pour protéger leurs clients, qu’elles fassent de la
prostitution volontairement ou imposée, par la précarité ou des fumiers.
Quant à la deuxième partie, elle est le principal objet de
la campagne mais elle est en contradiction avec l’argumentaire précédent, ce
que j’ai déjà dit.
J’ai dit aussi que j’étais totalement d’accord avec l’idée d’abroger
le délit de racolage. En fait, c’est faux. Je demande l’avis de la police, c’est-à-dire
des gens qui sont en charge de lutter contre le proxénétisme, ce qui me parait
indispensable pour lutter contre une des sources de violence faites aux femmes.
L’abrogation du délit de racolage leur permettra-t-il de continuer à faire leur
métier ? J’ai un doute.
Les autres recommandations
La deuxième porte sur l’arsenal législatif contre le
proxénétisme. Je suis d’accord.
La troisième porte sur les alternatives à la prostitution. Elle
est en deux volets.
« Lancement d'un plan
Marshall pour les alternatives à la prostitution et financement d'un accompagnement
social global (« exit programmes », formation, reconstruction personnelle,
logement, santé, accès à l'emploi...) » Je suis d’accord mais il ne
faut pas appeler ça « alternative à la prostitution » mais « programme
de sortie ».
« Mise en place d'un
partenariat de confiance « Etat, association, personne prostituée » pour
octroyer un titre de séjour aux personnes étrangères qui ne peuvent pas dénoncer
leur proxénète (peur des représailles, menaces sur la famille au pays) mais qui
ont effectivement rompu avec le milieu prostitutionnel et s'engagent dans un
programme de sortie de la prostitution. » On est d’accord aussi
mais je l’aurais formulé autrement. Du genre : si une étrangère sans
papier arrive à sortir de la prostitution, lui donner des papiers pour lui
éviter des emmerdements supplémentaires ce qui nécessite que l’Etat fasse
confiance aux associations.
La quatrième recommandation porte sur la prévention. J’aurais
tendance à être d’accord mais j’ai un sérieux doute sur l’efficacité. Si une
fille – ou pas, d’ailleurs, on l’oublie un peu – n’a rien d’autre pour assurer
sa subsistance (ou payer ses études), je ne suis pas persuadé que la prévention
l’aide beaucoup.
Ce que j’en retiens
Qu’il faut dépénaliser la prostitution pour faciliter la
défense des prostituées qui se font réellement violer par un client (et aussi
pour incarcérer les violeurs). Qu’il faut lutter contre le proxénétisme. Je le
savais. Qu’il faut aider les filles à s’en sortir. Qu’il faut lutter
contre la précarité. Je suis un blogueur de gauche et tout ça : je sais.
Je n’ai pas un seul argument en faveur de la pénalisation
des clients. C’est dommage de lancer une campagne dans ces conditions. Je sors renforcé dans mes positions après l'étude du communiqué.
Faites gaffe...