Finalement, on connait peu l’histoire de France. Dans l’esprit
de beaucoup, la fin de la guerre en France s’arrête au débarquement en
Normandie et aux images de la libération de Paris, le tout agrémenté de quelques
tragédies, comme Oradour-sur-Glane et quelques histoires familiales qui
ressortent des années après. Tiens ! Dimanche dernier, j’étais chez ma
mère et il y avait ma sœur et sa fille, 10 ans. Pour l’anniversaire de ma sœur,
nous avons un peu amélioré le repas et surtout l’apéritif. Je ne sais pas pourquoi,
les conversations ont tourné vers cette guerre.
Ma mère, née en 1931, est arrivée avec ses parents à Loudéac
pendant la guerre. Ils résidaient auparavant à Saint Nazaire, bien touchée par
les événements. Mon grand-père était originaire de villages aux alentours. Il
était malade. Ma grand-mère qui travaillait à la Poste a obtenu sa mutation
dans ce qui deviendrait ma ville natale, le berceau de la famille.
Ma mère a commencé à raconter quelques souvenirs à sa petite
fille. Elle en parle rarement si bien qu’elle ne donne pas l’impression de
radoter, d’autant que les histoires sont souvent pleines d’émotion, d’anecdotes,…
qui nous rappellent des choses que nous avons en mémoire, des histoires de marché
noir, le grand-père qui allait chercher de quoi manger dans sa famille,…
Ca y est ! Je me rappelle de quoi est partie la
conversation. Nous parlions de l’actualité et de la situation à Gaza et ma
nièce nous posait des questions sur la vie des gens. C’est alors que ma mère
lui a raconté sa vie à Saint-Nazaire, la sirène qui les réveillait, qui les
forçait à aller à la cave, les fois où ils y passaient des nuits entières. Je
me répète mais elle en parle vraiment très rarement, c’était peut-être la
troisième ou quatrième fois depuis que
je suis en âge de m’intéresser à ça alors qu’elle parle "souvent" de sa jeunesse
à Loudéac.
C’est à ce sujet d’ailleurs, que je l’ai entendue, dimanche, pour la
première fois décrire l’horreur de certains moments d’occupation dans cette
ville de Centre Bretagne, la peur qu’elle avait à 12 ou 13 ans quand elle
devait faire une course toute seule en ville et qu’elle passait devant les
soldats allemands, en arme, devant les guérites, autour de l’hôpital. Le centre
de Loudéac a, somme toute, relativement peu changé. Le vieil hôpital est
toujours là, transformé en « long séjour ». Bien sûr, depuis une
clinique a été construite juste à côté, puis un nouvel hôpital qui a fini par
fermer mais ces vieux bâtiments forment toujours le cœur de la cité. Bien sûr,
le bureau de poste où bossait la grand-mère a fermé, un nouveau a été ouvert.
Elle y a fini receveuse principale. Une femme, à l’époque, c’était
exceptionnel. Je ne sais même plus quand elle a pris sa retraite. Vers 1960
probablement. Elle est morte en 2001, elle aurait eu 100 ans après. Mon
grand-père est mort de sa maladie en 1946. Tiens ! Quitte à citer des
dates, mon père aurait eu 80 ans avant-hier. Avec ma mère, ils se sont mariés
en 1962 et ont toujours habité Loudéac, où ma mère avait fait construire, avec
la sienne, la maison familiale en 1959, qui a été agrandie une petite dizaine d’années
après, quand la famille a commencé à croitre.
C’est ainsi que de cette guerre, j’ai surtout des souvenirs –
indirects, évidemment – qui datent d’après, de la reconstruction. Tout ça forme
une espèce d’objet informe dans mon crâne : la fin de la guerre à Loudéac
et les années qui ont suivi.
Hier, on commémorait le débarquement en Provence,
événement peu connu, surtout de la part d’andouilles proches de Vire et de
Guémené. Des abrutis se moquent de François Hollande qui est « le
président des commémorations », comme s’il était coupable d’être président
en 2014. Je lisais des crétins qui expliquaient qu’il accumulait des cérémonies
pour retrouver de la popularité, comme si les Français oubliaient la situation
économique, comme s’ils ne voyaient pas, en ouvrant un journal, que la guerre
est à nouveau à nos portes.
Le président a fait un beau discours, hier.
« Voilà pourquoi je tenais
à être ici, en ce 15 août 2014, pour saluer tous ces héros célèbres ou plus
souvent anonymes qui ont contribué à la résurrection de notre pays. Ils étaient
l’armée de toute la France, ils étaient même une armée du monde. Il y avait là
les forces françaises libres qui, depuis 1940, avaient décidé de poursuivre la
guerre ; il y avait les évadés de métropole qui avaient traversé la Manche ou
qui étaient passés par l’Espagne pour répondre à l’appel du général DE GAULLE ;
il y avait les volontaires qui avaient continué le combat malgré l’armistice en
Afrique et au Moyen-Orient ; il y avait ces soldats qui avaient préféré la
France libre à Vichy ; il y avait les dissidents des Antilles qui avaient déjà
risqué leur vie en quittant leur île dans des embarcations très fragiles et
qui, avec d’autres embarcations heureusement, avaient réussi à débarquer à
Cavalaire dans la nuit du 16 au 17 août.
Il y avait des Guyanais, il y
avait des Réunionnais, il y avait les Tahitiens et les Néo-calédoniens du
bataillon du Pacifique, le fameux "bataillon des Guitaristes", qui a
payé un lourd tribut aussi pour la libération de notre pays, à tel point que le
général DE GAULLE lui décerna la croix de Compagnon de la Libération en 1945.
Et puis il y avait les Français d’Afrique du Nord, ceux qu’on a appelés plus
tard « les pieds noirs », et qui s’étaient engagés pour constituer une part des
soldats de l’armée d’Afrique, parce que l’armée d’Afrique a été décisive.
Beaucoup de ses soldats étaient algériens, marocains, tunisiens - on les
appelait encore « des indigènes ». Il y avait aussi à leur côté les tirailleurs
sénégalais et les goumiers, les Tabors, les Spahis, les zouaves, tous ceux-là
formaient les contingents de l’armée, de la première armée, de l’armée B du
général DE TASSIGNY. La moitié de ces 200.000 hommes était d’origine africaine.
Par leur sacrifice, ces hommes
ont noué entre notre pays et l’Afrique un lien de sang que rien ne saurait
dénouer, et j’aurai l’occasion de le rappeler tout à l’heure, cet après-midi
sur le Porte-avions Charles de Gaulle, à tous les représentants des pays
d’Afrique qui nous ont fait l’amitié et l’honneur de participer à ces
cérémonies. Et puis s’ajoutait à cette armée une autre, celle de l’ombre, tous
ces hommes, toutes ces femmes qui sortaient avec le brassard aux 3 couleurs
pour participer à la libération de notre pays, pour restaurer la démocratie. »
Alors que Nicolas Sarkozy avait expliqué que l’homme
africain n’était pas assez entré dans l’histoire, François Hollande a
probablement fait un des plus beaux discours montrer comme les Africains et, d’une
manière générale, tous ceux qui ont fait l’histoire de France, ont contribué la
libération de ce qui était « la mère patrie » et qui ont fait en
sorte que la France puisse être ce qu’elle est aujourd’hui. Ce qu’elle est ?
Il l’a rappelé, aussi…
« La France, cinquième
puissance économique du monde et qui entend le rester par les réformes qu’elle
engage. La France, une nation qui compte dans le monde, sur la scène
internationale, une nation qui prend ses responsabilités pour assurer la
sécurité, la sécurité de l’Europe mais aussi la sécurité dans le monde, et pour
agir partout où nous sommes appelés pour la paix. »
Voila pourquoi ces commémorations sont importantes, alors
que le personnel politique – et les blogueurs du même métal – se laissent aller
vers une sorte de déclinisme. J’ai
été absent de mon blog depuis une semaine mais j’ai continué à lire ceux des
autres. Il m’amuse beaucoup de lire des blogueurs militants proches de l’UMP
critiquer, à la petite semaine, le chef de l’Etat et le gouvernement, partant d’une
photo du président et du premier ministre en costume, étudiant des dossiers à Brégançon.
Ils ont oublié les années Sarkozy,
celles où il a voulu faire rentrer Kadhafi dans l’histoire, par la petite
porte.
Il reste tant de combats à mener pour redresser la France, l’Europe,…
et préserver la paix, autant que possible, dans le monde, défendre les
populations opprimées et baisser le coût de la bière, qu’il faut bien quelques
cérémonies pour rappeler le poids de notre histoire et ce qu’a fait l’Afrique,
avec nous, souvent malgré elle, pour l’avenir du pays.
Alors je vois encore les yeux de ma nièce quand elle écoutait ma mère raconter comment elle avait vécu à son âge, 70 ans plus tôt.