J’aurais probablement oublié cette histoire de vidéo si un
camarade journaliste n’était pas venu commenter mon blog, cette nuit. Je vais
donc y revenir ce matin parce que le « buzz du buzz » dépasse
largement, non seulement mes épaules, mais une vidéo d’un mec bourré. Je vais
commencer par rappeler les faits.
Vendredi soir, à la fermeture de mon bistro préféré, j’étais
au comptoir avec un ami. Deux clients étaient installés en terrasse où ils
avaient passé la fin d’après-midi à boire du vin rouge. Je vais en profiter
pour apporter des précisions : il semblerait qu’ils aient bu 7 quarts de rouge à deux
entre 18 heures et 23h30 ce qui est relativement peu. Je suppose qu’ils avaient
picolé avant. C’est un manque de savoir-vivre flagrant : on ne commande
pas du vin au pichet en dehors des repas. On boit au verre. A la fermeture, le
serveur range la terrasse et ramasse les tables et les chaises dans la petite
salle du restaurant, balaie. Les deux lascars occupaient toujours leur table
qui était donc la dernière. Le serveur balaie la terrasse. Les deux clients
auraient du comprendre qu’il était temps de partir et de le laisser finir son
boulot. Le serveur leur demande donc de se lever et ils commencent à négocier,
ce qui n’est pas grave : c’est la routine dans un bistro. De la part d’ivrognes,
négocier pour rester après la fermeture est aussi courant que de réclamer la
tournée du patron…
Ils finissent par se lever et vont au bar pour régler. Il
manquait, de mémoire, 9 euros à l’un pour payer sa part. Ils commencent à
négocier et à s’énerver. Le grand con commence à vider ses poches pour chercher
de la monnaie et jette tout ce qu’il avait par-dessus le comptoir, dans l’évier.
C’est le serveur qui m’a raconté tout ça, je n’avais pas fait attention. C’est
néanmoins à ce moment que je vois le bordel. J’ai l’idée de prendre des photos
puis celle de prendre une vidéo de l’altercation…
Mon confrère Sarkofrance la résume dans
son
blog : «
L’homme dérape. Il a sans
doute trop bu. Il arrive quand même à tenir son smartphone, droit et stable,
pour filmer à son tour.
Extraits:
Lui: « Moi je suis journaliste,
vous, vous n’êtes rien. Vous êtes une merde »
Ou encore:
Lui: « Hé ? T’habite au
Kremlin-Bicêtre, toi, connard ? ».
Nicolas répond: « Oui ».
Lui: « Ouais, ouais, génial. »
Le voisin de Nicolas ajoute: «
On habite tous les deux au Kremlin Bicêtre ».
L’homme enchaîne: « Vous êtes
pédés, non ? » »
Ma consœur
Elooooody
note un autre élément : «
Vous s'rez dans
Le Parisien demain! Le Parisien! ahahahahaha! Le Parisien connard! ahahahaha!
[...] Je suis journaliste, vous n'êtes rien! »
L’histoire finit par se terminer mais ces derniers propos du
type me poussent à mettre la vidéo sur mon blog, par jeu, par vengeance ou que
sais-je ! Je fais une erreur : je dis explicitement dans le titre de
mon billet que le type est du Parisien. Je l’avais cru, j’ai été con. Ce n’était
pas vrai et j’ai fait un billet pour m’excuser auprès du Parisien. Tiens !
Je ne dirais plus dans mon blog que leurs mots fléchés sont trop facile et que
je regrette ceux de France Soir. Néanmoins, dans mon billet initial, je n’avais
dit que dans le titre que le type était du Parisien, dans le corprs, j’avais
dit qu’il se prétendait. J’ai un réflexe con de blogueur : des titres un
peu trash pour attirer l’œil dans Twitter.
Il est minuit. Je vais me coucher.
Le matin, la vidéo commence à buzzer. Mon billet de blog est
vu, finalement, par environ 10000 personnes. Le Huffington Post en fait
un
article (plus pour parler du buzz que de la vidéo). Je remercie ces braves
gens. Quand ils auront une version papier, je jure de l’acheter pour faire les
mots fléchés. Youtube me dit qu’elle a été vue 8500 fois.
Un peu avant midi, l’ampleur du buzz m’effraie. Je fais donc
un deuxième billet, sur le ton : « bon, les gars, on se calme, ça n’est
qu’un con bourré de plus ». Je précise quand même ici que je n’avais
jamais vu un tel con. J’en ai reparlé avec le serveur de la Comète qui a près
de 40 ans de métier : lui non plus. J’ai montré la vidéo à Michel, le
patron de l’Amandine. Il me dit la même chose.
Cette vidéo n’est pas rien. Mon confrère Seb Musset me
disait par mail que la vidéo de l’imbécile d’Orange qui insultait une employée
de la SNCF était du pipi de chat, à côté. Cette vidéo n’est pas rien, mais je n’aime
pas le buzz.
Pourtant, peu après, un autre buzz se déclenche. Voir
le billet
de Seb, justement. Lui qui est « du métier » a plus senti la
chose que moi.
Vu de mon côté, j’ai senti trois choses sur lesquelles je
voudrais revenir ce matin. La première : on m’accuse d’avoir jeté en pâture
un lascar. La deuxième : on m’accuse d’avoir cherché à faire du buzz. La
troisième : les journalistes se liguent pour me taper dessus.
Pour répondre à ses trois points, je vais illustrer ce
billet avec une copie d’écran du « tableau de bord » de mon blog avec
une série de billets et le nombre de fois où ils sont lus. On y voit que, à
part pour ce billet, ils sont lus entre 300 et 800 fois. Dans les faits, ça ne
descend quasiment jamais au dessous de 300 et il est exceptionnel que ça
dépasse 1500 ou 2000. Mais la moyenne est bien d’environ 500.
La première : on
m’accuse d’avoir jeté en pâture un lascar
Je n’ai pas jeté de lascar en pâture. Vu mon compteur de
visites, la probabilité pour que quelqu’un qui le connaisse tombe sur la vidéo
est nulle. Et quand bien même ça arriverait, c’est bien lui tient le rôle du
gros con, dans cette histoire.
Le sujet est important parce qu’on en vient à la vie privée
sur Internet, aux clauses de confidentialité des réseaux sociaux dont on nous
rabat les oreilles et tout ça. La presse et les twittos feraient mieux de
réfléchir à la façon d’apprendre aux gens à relativiser mais aussi à se méfier
des réseaux sociaux.
Le sujet est important parce que ceux qui m’accusent d’avoir
jeté un lascar en pâture n’ont fait que me jeter en pâture en me faisant ce
procès dans Twitter en tentant de démontrer que je suis un salopard. De fait,
une recherche Google avec mon nom permettra de tomber sur ces tweets et d’en
déduire ce joyeux qualificatif. Une recherche avec le ton du type n’arrivera
jamais sur cette vidéo.
Il n’y a évidemment aucun risque personne ne va aller
fouiller dans les archives de Twitter pour savoir ce que l’on dit de moi. Il n’empêche
que tous ces twittos devraient réfléchir un peu plus avant de lancer des
sentences en 140 caractères. Ils se comportent comme des petits procureurs en m’accusant
d’être un petit procureur.
Je n’ai fait que diffuser une vidéo d’un type qui tient ces
propos, relatés par mon confrère
Politeeks : «
Moi je suis journaliste, vous, vous n’êtes rien. Vous
êtes une merde » ou «
Vous êtes pédés, non ?
»
La deuxième : on
m’accuse d’avoir cherché à faire du buzz
Tiens ! Je vais dénoncer moi aussi. C’est l’ineffable
Mel036 qui en a fait le plus. Normal, elle ne peut pas me blairer et elle base
toute sa « réflexion » sur des sentiments qu’elle peut avoir.
Je pourrais être peiné d’être accusé de faire du buzz. Je n’ai
jamais cherché ça. Voir encore une fois mon compteur de visites. Voir aussi les
nombreux billets de blogs que j’ai faits récemment ici ou dans mes autres blogs
sur le thème « laissez moi peinard et rendez
nous notre blogosphère d’antan. »
Je ne suis pas peiné, je suis amusé de voir tous ces crétins
qui voudraient se sentir importants mais qui n’ont rien compris aux réseaux
sociaux. Pour ma part, j’y suis pour passer du bon temps avec les copains. Les
peine-à-jouir ne m’intéressent pas.
La troisième :
les journalistes se liguent pour me taper dessus
Allez lire le billet de Seb Musset que je citais plus haut. Politeeks
est plus direct et je lui pique ses propos : « Finalement, après une urgente mobilisation de la
profession journalistique, le Parisien informe : ce type ne travaille pas pour
eux.
Moi j’ai compris un truc, au vu
des remarques des uns et des autres, les blogeurs ne devraient -si on les
écoute- surtout ne pas parler de ce qu’ils voient ou entendent à proximité
d’eux. Et donc se limiter à commenter les informations -vraies- des vrais
médias. Le racisme ordinaire,
l’homophobie ordinaire: houlà, il ne faut pas montrer les choses crues mais
sans doute demander à des experts qui se pincent le nez… c’est
teeeeeeeelllleeeeeeemeeeeeeennnnt mieux, voyez vous.
Après tout ces gens qui ont
l’air propre sur eux, et qui agressent un jeune citoyen: “PD (..) sans doute
arabe”… ça ne doit pas être de l’information… »
En introduction, je parlais de commentaires d’un camarade
journaliste à mes billets. Il réagissait parce que je critiquais sa vénérable
profession. Je vais présenter mes excuses. Ca fait toujours bien. Si j’habitais
dans la région où il habite, je ferais les mots fléchés de son canard.
Ce sont ces propos d’un de mes billets qui le font réagir :
« ce que ne peuvent pas comprendre les
journalistes qui ont peur que les blogueurs les dépassent en reprenant leur
boulot, c'est-à-dire remplacer trois mots dans une dépêche AFP. »
Il en rigolait mais en était peiné. Amusant. Il se foutait de ma gueule parce
que je disais que les journalistes ont peur. Il se fâchait parce que je disais
qu’ils ne faisaient que remplacer trois mots dans une dépêche.

Je vais évacuer ce dernier point. Je vais prendre un site d’information
au hasard, celui qui est le plus lu sur le net, le Monde et faire une copie d’écran
de sa une qui commence par un vrai reportage. Ensuite nous avons :
Petit 1 : Depardieu qui reçoit son passeport. Je vais
vous donner un truc. Prenez une phrase assez longue d’un article que vous voyez
sur Internet, encadrez là de guillemets et faites une
recherche
Google. En l’occurrence, la phrase : «
Il
y fait aussi l'éloge de la démocratie dans le pays, ce qui a provoqué un
concert de critiques en Russie et à l'étranger. » est citée 738
fois.
Petit 2 : Bachar El Assad qui devrait s’exprimer à la
télévision aujourd’hui. On ne sait pas ce qu’il a dit. On n’est même pas sûr qu’il
va le faire. On en fait un titre de une (de site web) quand même. La phrase « M. Assad, dans ses rares interventions depuis le début du
conflit en mars 2011 dans le sillage du Printemps arabe, s'est toujours dit
déterminé à en finir avec les rebelles » est reprise 363 fois.
Comme quoi, Depardieu est plus vendeur.
Petit 3 : Dany Boon dévoile son vrai salaire. Ce n’est
pas une dépêche AFP. L’information ne m’intéresse pas mais il en faut pour tous
les goûts. Il n’y a qu’une quinzaine de lignes et s’est basé sur le travail
du
JDD.
Petit 4 : Un chat qui aide les détenus à s’évader. L’information
est amusante mais la phrase « Celui-ci,
intrigué par le comportement bizarre du félin et en l'examinant de près a
constaté qu'un sac, attaché à son corps » ne figure que dans 57
pages dans Google.
Le Monde fait ce qu’il veut. Ils ont un métier et des sous à
gagner pour vivre. Mon camarade qui se fâche dans mes commentaires pourra
difficilement dire que je me plante totalement. Néanmoins, c’est un métier. Il
y a une personne qui a jugé qu’il fallait mettre ces quatre informations en
gros plan pour que le journal se vende (c’est une expression : nous sommes
sur le web dans la version gratuite). C’est donc que ça marche. Je ne cherche
pas à remettre en cause les compétences. Par contre, il n’y a pas de mots
fléchés dans le Monde, je crois.
Il n’empêche que savoir que des types odieux insultent des
vieux serveurs de bistro qui bossent depuis 11 heures puis un jeune Kabyle en
le traitant de pédé à 23h30 dans un rade ne me parait pas moins important.
Mais le type en question se prétend journaliste (ce qu’il n’est
pas) et la profession me tombe dessus.
Les gars, reprenez une verveine.
Je vais continuer à répondre à mon camarade journaliste :
oui, vous avez peur pour votre profession. Ce n’est pas grave, au contraire.
Moi-même je fais des billets de blogs à propos de l’évolution d’Internet qui
met votre profession en danger parce que n’importe quel abruti peut diffuser
des informations avant vous. A une époque où je concourais pour des classements
de blog, j’avais l’habitude de faire d’aller sur les sites boursiers qui
diffusent les dépêches AFP. Ils le font beaucoup plus rapidement que les sites
de presse (pour des raisons logiques, le métier des journalistes est aussi de
présenter et de trier l’information). Je faisais donc des billets de blog avant
que les sites d’information de la presse traditionnelle s’empare des sujets (c’était
avant l’époque de Twitter). Mes billets ne buzzaient pas mais étaient cités par
les blogueurs qui avaient eu l’information par l’intermédiaire de mon blog. Ca
m’amusait beaucoup.
La presse fait des actions pour se protéger. Par exemple,
elle fait du « lobbying » pour que les liens vers eux deviennent
payants. La presse a raison de se protéger et les journalistes ont raison d’avoir
peur. Et nous avons peur aussi parce que quand la presse n’aura plus les
revenus nécessaires pour travailler, nous n’aurons plus d’informations.
Mais à l’heure des blogs et de Twitter, surtout, ça commence
à sentir la panique. La presse traditionnel s’associe à des pure players et
commence à mettre en ligne du travail non rémunéré, celui de blogueurs, ce qui
se fait au détriment de ce que pourraient faire des journalistes. Pour ma part,
je ne collabore pas gratuitement avec des journaux. Je ne veux pas concurrencer
les journalistes. Du coup, quand j’ai un vrai sujet, totalement par hasard (qu’est-ce
que je foutais dans ce bistro ?) (ah ! oui, j’y suis tout le temps !),
j’aimerais avoir un peu plus de considération.
Aussi bien, j’aurais réussi ma vidéo (je débute…), j’aurais
pu en tirer du pognon en la vendant à un site de presse qui aurait organisé le
buzz (en masquant le nom du journal cité voire en floutant la tronche du
lascar).
Il est fait, maintenant, un amalgame entre les sites d’information
et les blogs. C’est désolant. En tant que blogueur, ça me navre. Mais les
journalistes qui me tombent sur le poil pourraient aussi lire
mes
récents billets où j’évoque ce sujet. C’était jeudi. Je ne leur demande pas
d’aller fouiller les archives de mon blog d’actualité.
Les blogs politiques font au quotidien un travail que les
journalistes ne font pas : ils analysent l’information. Nous sommes des
centaines, des milliers, à faire cela. Pas plus tard que vendredi, le jour de
la diffusion de la vidéo, je faisais
un billet
de commentaire politique de « l’affaire Free » avec ma vision de
blogueur politique militant. C’est mon loisir. Faire ce genre de machin n’est
pas du boulot de journaliste.
Dans ce billet, qui date de quelques heures avant la
diffusion de la vidéo, il y a une section « modèle économique du web ».
J’y cite
Korben :
«
Mon Dieu que c'est ridicule ! La presse
irlandaise, qui a un peu d'avance en matière de connerie sur la presse
française vient de publier le tarif à payer pour faire un lien vers l'un de
leurs articles. »
Je comprends que la presse Française soit inquiète.
Mais elle pourrait rebondir sur un miracle : un
blogueur un peu connu apporte un témoignage visuel du racisme et de l’homophobie
ordinaire dans les banlieues. Un miracle. Personne ne traîne avec une caméra
dans un bistro de petit couronne à l’heure de la fermeture.
Bon, d’accord ! La vidéo est ratée.
Mais ça rapporte probablement plus de parler du buzz, du
contre buzz et de l’âge de ma belle sœur.
Demain, dans la presse, on apprendra que de nouveaux
journaux vont fermer. J'espère qu'ils n'avaient pas de mots fléchés.