04 juillet 2012

Au comptoir, les yeux ouverts

J’ai beaucoup parlé d’Abdel, dans mes blogs. C’est un type d’une soixantaine d’années que je fréquente souvent au comptoir des bistros sans toutefois qu’on puisse se qualifier de potes. Il lui est arrivé une histoire particulièrement glauque et il est mort dans une bagarre avec un voisin. Les commentateurs à mes billets sont relativement timides et, surtout, leurs réactions sont étranges.

J’ai envie de leur répondre : c’est la vie. Il se trouve que je connais un type qui type qui s’est fait tuer par autre. Il se trouve aussi que je suis un blogueur un peu expérimenté, notamment dans les histoires de bistros et des braves gens qui les fréquente.

C’est la vie. On est entourés de gens spéciaux qu’on ne connaît pas. On est entourés de gens qui finiront pas mourir, potentiellement dans des histoires glauques. En 15 ans de fréquentation des bistros, j’en ai vu des histoires glauques ! Tiens ! Trois connaissances qui sont mort tous seuls, chez eux. Deux ont été retrouvés « à l’odeur ». Le troisième a été retrouvé par des copains à lui qui s’inquiétaient de ne pas le voir depuis plusieurs semaines (ça faisait en fait plusieurs mois). J’ai vu une flamboyante rousse australienne qui couchait avec la moitié du quartier mais qui a été expulsée parce que ses papiers n’étaient plus en règle. J’ai vu un type de trente ans, alcoolique, mourir d’une rupture d’anévrisme dans les chiottes de son boulot, retrouvé par ses collègues après un week end alors qu’il sortait d’une semaine de congés. J’ai vu un type de 35 ans tomber dans la déchéance parce qu’il n’a jamais réussi à trouver l’envie de bosser après un accident (jambe cassée) dont il était parfaitement remis. J’ai vu l’enterrement d’une vieille dame où nous étions cinq, et encore parce que j’avais poussé trois copains à venir faire la foule. J’ai vu une prostituée venue de l’est qui rentrait à Bicêtre vers 5h30 tous les matins et faisait une gâterie au patron pour le réveiller. J’ai vu un type se présenter à la Comète, suite à ma recommandation, pour être cuisinier mais ne pas pouvoir être pris, à notre « surprise naïve » parce qu’il n’avait pas de papiers en règle.

J’arrête. J’ai des histoires glauques plus rigolotes, comme celle de Marcel Le Fiacre qui avait fini aux urgences avec son épouse parce qu’il s’était coincé le machin dans la braguette après s’être fait éponger par une cliente pour payer une course. Ou celle du vieux René qui est resté des mois à l’hôpital sans presque aucune visite et qui m’a fait la gueule pendant des mois parce ce que je ne suis pas allé le voir alors qu’il était à l’hôpital à côté de mon bureau. Ce que j’ignorais jusqu’à sa sortie. Ou celle de la clocharde que j’ai vue en bas de chez moi se torcher les fesses avec les mains, debout. Ou celle des deux clochards qui se battaient avec des couteaux, Tonnégrande et moi leur courant après pour les séparer, jusqu’à ce qu’un d’entre eux se casse la gueule dans le congélateur dans le camion du marchand ambulant de saucisson.

Ce qu’il y a de bien, quand on tient un blog, c’est qu’on peut facilement en faire des « belles histoires ».

Mais j’arrête l’énumération. Je pourrais trouver des types qui connaissent d’autres histoires glauques.

Je pourrais trouver aussi des types qui n’en connaissent pas, parce qu’ils ne s’intéressent pas aux gens autour d’eux. C’est infiniment plus triste. Ils habitent un quartier, une campagne, connaissent les voisins, papotent parfois quand ils se croisent à la caisse du supermarché mais ils ne s’intéressent pas aux gens. C’est peut-être comme ça, qu’on devient réactionnaire, en fermant les yeux sur la vie qui tourne autour de soi, en voulant former un paravent pour s’isoler, pour reste entre soi.

Je ne vais pas au bistro pour connaître des histoires glauques. J’y vais pour me détendre, après le boulot, pour rigoler avec les copains. Parfois je papote avec des inconnus, parfois je deviens pote pendant quelques temps avec des lascars de passage, parfois des amitiés plus profondes se créent. Parfois, on boit des bières avec des types qui ne parlent par français mais qui ont un chantier dans le coin. Souvent les gens reviennent, ils s’incrustent dans le paysage, deviennent membre du décor. On se dit bonjour. Ou pas. On a quelques fois envie de devenir pote avec un type uniquement parce qu’il a une bonne tête. D’autres fois, on a peur que le type croit avoir le droit pour se prendre pour votre pote.

Mais toujours, je suis là, au coin du comptoir.

Les yeux ouverts.

Des jeunes couples viennent manger avec leurs enfants mettant un peu de fraicheur dans le bistro. Des ouvriers à l’hôtel dans le coin viennent boire des bières et rigoler comme des tordus mettant un peu d’hilarité dans le bistro. Des animateurs de la maison de retraite emmènent leurs pensionnaires dîner dans la petite salle mettant un peu d’humanité dans le bistro. Des blogueurs politiques se réunissent et parlent fort mettant un peu d’animation dans le bistro.

Et il y a tous les autres. Les tordus. Ils existent. Les nier ne sert pas à grand-chose.

23 commentaires:

  1. Tiens, je n'ai aucun assassiné dans mes relations, ça me fait penser.

    En revanche, j'ai une palanquée de suicidés.

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    1. Pas trop moi. Deux ou trois peut être. Mais un seul assassiné.

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  2. Vous êtes sur ? Fallait pas me dire que vous n'aimiez pas les bistro.

    Et le billet ne s'adresse pas plus à vous qu'à d'autres, y compris (et presque surtout) certains gauchistes, ceux qui sont persuadés connaître les gens et vouloir faire le bonheur...

    Je me rappelle d'un billet sur la mort d'Henri et donc de sa femme qui se trouvait seule. Les commentaires étaient partis en couille sur la destruction des services sociaux à cause de Sarko alors que la pauvre Odette ne cherchait que quelques lascars, au comptoir, en qui elle pouvait avoir confiance et qui ne s'occuperaient pas de ses fesses (au propre comme au figuré).

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    1. Ceci était ma réponse à Jacques Étienne mais j'ai merdé.

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  3. Peut-être que beaucoup d'entre nous vont sur les blogs parce qu'ils n'osent pas aller au bistro.
    Au contraire d'Odette,depuis l'accident de mon ami,je me sens moins libre qu'avant d'y aller, justement parce que je me fais draguer et ça m'énerve.
    Ton récit incroyable sur les gens que tu vois depuis ton tabouret au comptoir, me fait penser au roman de Pérec "La vie, mode d'emploi" : c'est la description minutieuse et détachée de chaque appartement d'un immeuble et des gens qui vivent dedans.Et pourtant,le tout est traversé par toutes les émotions enchevêtrées de l'humanité de tous les jours.
    Joli texte que le tien.
    Bz

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    1. Merci.

      Mais je ne suis pas minutieux, je m'en fous.

      Et je n'éprouve pas non plus de sentiments spéciaux : c'est la vie. C'est juste en écrivant que j'arrive à en faire sortir.

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  4. Tiens, là, je relève la périphrase: ceux qui sont persuadés connaître les gens et vouloir faire le bonheur.C'est tellement vrai...
    La vie, ce n'est pas de belles théories, c'est souvent tragique et parfois drôle, Internet ne rend pas compte parfois juste de l'humain, de celui qui est cassé comme tu le dis par la vie...toutes ces petites choses qui fait qu'on aime les gens.
    Beau billet, ça remet les pendules à l'heure (même les miennes).
    Rien ne vaut un verre avec de vrais gens

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    1. Merci.

      Oui, il faut aimer les gens.

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    2. Ah les vrais gens…

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  5. Pas facile à lire au retour d'un enterrement.

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    1. Ça devrait être plus facile, au contraire. (amitiés et tout ça).

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  6. Pas facile à lire au retour d'un enterrement.

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  7. Beau billet plein de coeur ... Au comptoir, tu as les yeux ouverts, mais aussi le coeur .

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    1. Détrompe-toi ! Le cœur n'y est pour rien. Il s'agit plus d'un constat à froid.

      Je vais être dur, mais jamais je n'ai eu de l'amitié pour tous ces gens. Plus exactement, j'en ai pour certains, comme Odette et Marcel, mais pas "la masse". Je m'en fous. Ils font partie de mon entourage, c'est tout.

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  8. je préfère vivre à tombeau ouvert

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  9. La vie qui passe, j'ai pas mal d'histoires aussi, pas forcément vues au comptoirs de bistrots mais dans la vie de tous les jours, avec des gens de tous les jours.Le glauque fait partie de la vie, est inhérant à l'être humain, de même que la lumière. Les 2 se côtoient tous les jours.
    A chaque jour son lots de peines et de bonheurs.
    Mais c'est la vie, tu as raison.

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