20 octobre 2012

Le solitaire et la bière de trop

C'est un type à qui j'ai toujours donné 55 ans. Ça fait une quinzaine d'années que je le connais. Grand, mince, les cheveux gris un peu long. La barge, grise, aussi, assez longue mais peu touffue. Toujours habillé pareil : pantalon et veste en jean délavé. Son Loock lui donnait un aspect dégueulasse mais il ne l'était pas. Il y a des gens comme ça. 

Tous les soirs, il venait prendre un ou deux cafés au comptoir de la Comète. Au fil du temps, nous l'a avions vaguement intégré au groupe, discutant un peu avec lui. Je me suis toujours demandé si on n'était pas sa seule "vie sociale". Peut-être avait-il un boulot ?

Ne jamais poser de question aux marginaux, dans les bistros. Ils ne viennent pas pour ça. Il nous faisait un peu pitié. Ce mot reviendra encore deux fois dans ce billet. Comme s’il était vraiment seul, dépressif, …

Un jour, en 2007, je suppose (La Comète à changé de patron à la fin de l'année), il est arrivé de bonne humeur et a commandé une bière, ce que nous ne l'avions jamais vu faire. Au bout de deux ou trois, il était saoul comme un cochon et faisait n'importe quoi. Il faisait penser à un de ces types qui boit de l'alcool alors qu'il prend des antidépresseurs qui le lui interdisent. C'est une image que j'ai en tête. Je ne sais pas pourquoi. Jean avait alors fait ce qu'il fallait faire. Il l'a foutu dehors. Les moralistes nous expliqueront que nous aurions du appeler les pompiers ou le SAMU mais ce n'est jamais possible. On n’a pas le droit de rentrer dans la vie des gens. On ne peut pas, nous autres, simples citoyens, forcer les gens à soigner. On ne peut que vérifier qu’il peut marcher et rentrer chez lui…

Il a probablement eu honte - c'est idiot, il n'y a pas de honte à prendre une cuite - et n'ai jamais revenu dans le bistro. Comme je le croisais parfois ailleurs, je n'étais pas inquiet. Nous avions pitié de lui quand il passait dans le bistro…

Je l’avais oublié puis je l’ai revu, il y a quelques semaines, nous avons discuté un peu mais de choses idiotes, des travaux dans le quartier…

En 2008, la Comète a été entièrement refaite. Seul le comptoir a été conservé.

Mardi, le gars est revenu. Au premier regard, j’ai compris qu’il avait encore bu. Guillaume, qui ne bosse là que depuis deux ou trois semaines, a regardé ce lascar, se demandant qui était ce grand maigre à l’allure dégueulasse. J’ai regardé Guillaume droit dans les yeux, les écarquillant. Il a compris le message. Le type s’est installé au comptoir et a insisté pour avoir une bière. Guillaume a refusé de lui servir un verre puis m'a regardé. D’un geste, je lui ai fait comprendre qu’il avait raison.

Alors, le gugusse est venu vers moi. J’étais la seule personne qu’il connaissait, il était perdu. Même le bistro avait totalement changé. Il m’a demandé de dire au serveur qu’il pouvait lui servir une bière. Je ne pouvais pas le faire. Il n’aurait pas supporté le moindre verre d’alcool. Je lui ai proposé de boire autre chose. Il n’a pas voulu. Il s’est remis dans son coin du comptoir et a insisté, sans crier, en parlant doucement, … Guillaume ne pouvait pas céder.

Ca a duré quelques minutes puis Guillaume a été obligé de le virer, par la peau du cul. Le type s’est retrouvé tout seul, dehors, regardant partout. Il nous a dit qu’il allait appeler la police, qu’on n’avait pas le droit de refuser de servir un client…

Il a sorti son téléphone et a téléphoné ou fait semblant.

Il a attendu quelques minutes, debout, tout grand, tout maigre, tout crado, toujours à 55 ans, devant le bistro, puis il a repris sa route, le long de la Nationale.

Guillaume se sentait coupable et comme toujours, dans ces cas, on ne peut résister à l’envie de se justifier, d'expliquer aux quelques clients qui étaient là qu'il n'avait pas eu le choix, qu'il ne pouvait pas faire autre chose. C’est la vie. J’ai haussé les épaules et dit à Guillaume de laisser tomber. 26 ans. Il débute dans le métier et n’avait bossé que dans des bars de jeunes, à Paris. C’est la vie.

Je suis sorti. J’ai regardé le type qui s’éloignait sur ces très larges trottoirs qu’on a maintenant. La nuit était tombée. Et j’ai retrouvé cette pitié de cette soirée, en 2007.

27 commentaires:

  1. Elle est un peu triste ton histoire aujourd'hui.
    Dans les bistrots (et pas que là d'ailleurs) on voit chaque jour; de plus en plus il me semble; arriver des gens un peu détruits, un peu à côté de tout, pas seulement des marginaux, pas seulement des sans boulot, juste des gens cassés. Je les observe, leur parle un peu aussi, parce que même si ce ne sont que quelques échanges de comptoir, c'est bien le moins que je puisse faire, juste parce que je sais ce que c'est que d'avoir été un jour au bord du précipice.

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  2. "Pitié" je ne sais pas. Peut-être que l'on évite parfois ce qui peut nous renvoyer aussi à « nous-même ». Quelque part... nos propres peurs ?

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    1. ...En tout cas... merci pour vos billets. Belle écriture qui touche.

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    2. Nicolas t'as aucun style. Aucune classe.
      Une pure merde.

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    3. T'es pas Jean Moulin ça je le savais...

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    4. t'as des super fans dis donc !

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  3. Joli billet que devraient lire nos bistrotiers (?)
    à Noel dernier il a viré un mec bourré qui s'est affalé dans la rue glacée et s'est pissé dessus , j'ai du appeler les pompiers. l'autre connard a pas bougé, juste il l' a insulté apres l'avoir bourré et encaissé le pognon.

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    1. Ouais, la prochaine fois tu viens direct à la maison sans passer les voir ;)

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    2. Si c'est juste pour les cadavres je gererai, sinon un fut de 5 litres desuperU
      ou par mon voisin la tireuse et un fut de 25 l héhé!!!!

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  4. Tu ne te serais pas trompé de blog ?

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  5. En tout cas, tu as fait ce que tu as estimé être le moins pire pour lui.
    Sinon, est-ce que ce fut une histoire sans paroles ou presque ?

    Inconnu en jeans, si tu nous lis, salut à toi.

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  6. Alors? Il est revenu ou pas?
    (on attend la suite).

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  7. ça me rappelle le type qui a dormi dans sa voiture en bas de chez moi cet été, pendant plus d'un mois. Je pense qu'il était venu faire un chantier de peinture dans le coin. C'était l'époque où il a fait si chaud ... Sa bagnole était garée en plein soleil. Je pense qu'il n'avait plus d'essence, car il ne l'a pas déplacée. Il buvait des bières et se lavait avec des bouteilles d'eau ... Je pense qu'il avait peur car il s'enfermait dans sa bagnole, puis certaines nuits où tout le monde avait du mal à dormir, j'ai pu remarquer qu'il sortait, marchait un peu, s'enfermait à nouveau ...il devait crever de chaud ... Il était d'une maigreur ... Il y a des gens qui souffrent beaucoup et qui font beaucoup d'efforts pour survivre. Cette misère, c'est insupportable.

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    1. Non. On s'y fait. C'est mal mais sinon on ne vivrait pas.

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  8. Souci avec la page "concours de gros", non ?
    Cdt
    Thomas

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