04 juillet 2013

La France fâchée avec le pays réel

Dada me fait suivre cet intéressant article de Libération : « L’Hexagone a achevé son urbanisation. Mais ses dirigeants s’accrochent à une ruralité fantasmée » avec une interview du géographe Jacques Lévy qui « explique comment ce déni entretient les archaïsmes dans la gouvernance des territoires et plaide pour un nouveau contrat géographique et une justice spatiale ». Jacques Lévy est un spécialiste de l’aménagement du territoire et tout ça… Et c’est un de mes sujets favoris…

La réforme en cours d’étude au Parlement devrait renforcer les métropoles et les régions mais le Sénat en a torpillé une partie. Marylise Lebranchu a présenté une nouvelle mouture à la Commission des lois, à l’Assemblée, hier. C’était l’objet de mon billet d’hier soir. Ces deux échelons, régions et métropoles sont les échelons majeurs pour le développement mais, en France, rien n’est jamais simple.

Quand j'avais fait une série de billets sur cette réforme, en début d'année, j'avais souvent des commentateurs qui arrivaient avec des idées toutes faites : il faut supprimer les départements, les régions ne servent à rien, il faut regrouper les communes car il y en a trop. Beaucoup ne connaissent pas le découpage administratif de la République ou le découpage territorial de la France qui sont bien deux choses différentes.

Toi qui me lis, là, sais-tu à quoi sert un Préfet de région ?

Revenons à l’article… pour sauter la première partie. Je résume : quand on présente la France sur une carte, on se rend peu compte qu’une majeure partie des habitants vivent en zones urbaines et périurbaines. Les zones d’habitation (urbain, périurbain,…) sont des marqueurs plus importants de la population que le sexe, l’âge,… Dans les zones périurbaines, les gens préfèreront prendre leur voiture, être propriétaire de leur logement, avoir un jardin,…

Ce fait d’assimiler les zones périurbaines à des zones rurales fait qu’on a une mauvaise représentation de la France, notamment à un niveau statistique. « Cette allergie à l’urbain se manifeste par beaucoup d’idées reçues. Le cas de l’Ile-de-France et de Paris est édifiant… Même si elle est en recul, l’idée selon laquelle la capitale «siphonnerait» les richesses du territoire français demeure vivace. » Or, « L’Ile-de-France est la région la plus productive du pays puisque ses habitants, qui ne représentent que 18% de la population, produisent 29% des richesses. » « L’Ile-de-France redistribue environ 80 milliards d’euros, par la fiscalité et les transferts sociaux, ce qui représente plus de 30% de ce que reçoivent au bout du compte les Franciliens. D’une façon plus générale, les grandes villes créent les flux de redistribution vers des territoires qui se situent tous au-dessous de la moyenne de l’Union européenne. »

« On peut dire que les contribuables des villes les plus productives financent à fonds perdus les territoires urbains les moins efficaces. Tandis que les zones de pauvreté des grandes agglomérations, qui comptent des millions d’habitants, ne bénéficient pas de l’aide au développement qui leur serait nécessaire, par exemple en matière d’éducation. Cela parce que la contribution des habitants plus aisés de ces mêmes agglomérations est détournée vers d’autres territoires. En caricaturant, on peut donc dire que les pauvres des régions riches paient pour les riches des régions pauvres. »

C’est Monsieur Levy qui a les chiffres et qui est professionnel. Il a donc très probablement raison mais je n’avais pas vu ça sous cet angle… « Les villes et leurs habitants ont certes, comme tous les citoyens, un devoir de solidarité, mais en aucun cas une dette à payer. »

En conséquence, il estime que les services publics doivent être organisés en conséquence, en prenant l’exemple des maternités : « une maternité trop petite ne coûte pas seulement plus cher, mais qu’elle devient dangereuse, faute de pratiquer assez d’accouchements. »

« Enfin, les lieux que nous habitons résultent bien davantage d’un choix que naguère : un paysan ne pouvait aisément quitter sa terre, sous peine de perdre une grande partie de son capital social. Ce n’est plus le cas aujourd’hui et, même dans l’agriculture, on observe une mobilité des actifs. »

En conséquence, cette redistribution entre les territoires doit faire l’objet d’un débat qui fait actuellement défaut d’autant que les zones urbaines ont le sentiment d’avoir une dette envers les zones périurbaines. Je vais être un peu hors sujet mais je ne suis pas spécialement d’accord avec lui dans la mesure où le développement économique se fait autour des zones urbaines, il faudrait que les zones urbaines puissent « tirer » les autres…

« L’acharnement thérapeutique consistant à maintenir sous perfusion un très grand nombre de communes - dont certaines n’ont plus d’habitants ! - participe de cette ruralité mentale désormais déconnectée des pratiques spatiales. » Le découpage électoral (les cantons) et le poids donné au Sénat devraient aussi être modifiés en conséquence pour ne pas privilégier les zones rurales. « Il y avait derrière cela […] l’idée de protéger le rôle sacré de l’agriculture, fondatrice de civilisation et alliée géopolitique de l’Etat. Cela devient encore plus absurde à une époque où les zones à faible densité comprennent très peu d’agriculteurs, qui ne représentent plus que 3% de la population active et dont les revenus proviennent en majorité des subventions européennes. »

« Beaucoup de villages appartiennent au monde périurbain et connaissent à cause de cela une augmentation de leur population. Pour toutes ces raisons, les privilèges autrefois accordés au monde rural ont perdu leur sens. »

Les paysans vont gueuler.

Jacques Lévy estime que les départements n’ont plus de sens, de même d’ailleurs que certaines communes. L’organisation autour des villes semble plus importante mais supprimer les échelons n’est pas la solution. On est d’accord !

L’Île de France ?

« Comment donner un vrai pouvoir métropolitain à l’Ile-de-France déchirée et fragmentée en mille petits pouvoirs ? Nicolas Sarkozy a cherché à renouer avec le passé centralisateur et impérial […] en créant un ministère de Paris. Paris-Métropole est né de la démarche inverse (l’immanence), consistant à mettre sur le devant de la scène communes et intercommunalités, en ignorant la région et en prétendant piloter l’aire métropolitaine par ses morceaux. »

Ces solutions ne lui paraissent pas satisfaisantes et il estime que c’est au niveau de la région que doit s’organiser cette métropole pour devenir un lieu de débat entre citoyens. Néanmoins, compte tenu de l’histoire de la région, ce système bicaméral (avec deux assemblées : une issue du suffrage universel, l’autre des élus locaux) a son sens.

Ce n’est pas simple !

« Il est clair à cet égard que le temps de l’échelle unique est fini et que la France ne peut prospérer que si elle admet l’existence d’enjeux politiques (et pas seulement géopolitiques) aux échelles continentale et mondiale. »

« L’utopie raisonnable, ce serait, tout simplement, la rencontre et la mise en accord, dans un nouveau contrat géographique, entre un système politique et une société. Est-ce trop demander ? »

Lisez l'article.

Je me réserve la conclusion parce qu'un commentateur, Norby, vient encore de me suggérer la suppression des départements suite à mon dernier billet à ce sujet. Ce n'est pas la solution, je pense qu'il faut une organisation propre aux spécificités géographiques mais aussi aux enjeux fonctionnels. Par exemple, un département, quelle que soit sa taille peut gérer l'aide sociale mais pas nécessairement la collecte des ordures.

C'est tout l'enjeu de la réforme territoriale.

Lisez l'article !

5 commentaires:

  1. "ses dirigeants s’accrochent à une ruralité fantasmée "
    " ce déni entretient les archaïsmes dans la gouvernance des territoires et plaide pour un nouveau contrat géographique et une justice spatiale "
    Quand je lis des choses comme ça, j'ai très peur.
    Je vis à la campagne, et il y a encore du monde à vivre à la campagne, à dix minutes en voiture du moindre médecin ou super U. Les boucheries des villages de moins de mille habitants sont mortes, les boulangeries vacillent, mais les écoles rurales tiennent encore le coup, parfois en s'organisant et se regroupant. Une messe par mois, on manque de curés, ils font la tournée. Souvent, ils sont noirs: étrange retour d'histoire pour mes très vieilles voisines que j'emmène parfois à la messe qui, petites, donnaient des piécettes à la quête et des crayons au catéchisme pour la mission au Dahomey.
    Bref, j'ai l'impression que sous couvert de fantasme , on nous dit "allons, voyons, vous fantasmez sur la ruralité et tous ces machins à entretenir coutent trop d'un fric qu'on aimerait mieux investir dans les zones péri-urbaines où s'implantent supermarchés et entreprises..."

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    1. Tiens ! Un commentateur !

      Suzanne,
      Il ne faut pas avoir peur, je défends aussi les zones rurales. Dans votre commentaire, vous ne citez qu'un exemple qui concerne les services publics (l'école) et donc la "solidarité nationale". Pour le reste, les gens vont faire leurs courses au supermarché à 10 kilomètre mais font la gueule quand on leur retire un bureau de poste. Moi, j'habite dans une commune de 25000 habitant où il n'y a qu'un seul bureau de poste. Compte tenu de la vente par correspondance qui est fréquente par chez nous, l'implantation d'un deuxième me paraitrait une priorité...
      A Loudéac, on a gueulé quand ils ont supprimé l'hôpital pour en construire un flambant neuf près de Pontivy, mais force est de constater qu'il me faut plus de temps pour aller de chez moi à l'hôpital de Bicêtre à un peu plus d'un kilomètre à pied que de chez ma mère au nouvel hôpital de Pontivy en voiture.
      "Bref, j'ai l'impression que sous couvert de fantasme , on nous dit "allons, voyons, vous fantasmez sur la ruralité et tous ces machins à entretenir coutent trop d'un fric qu'on aimerait mieux investir dans les zones péri-urbaines où s'implantent supermarchés et entreprises..." Non ! Où s'implante les gens, dans les quartiers périphériques des villes, où s'entassent soit des riches quand ils désertent les centres villes soit des pauvres... et le vote FN.
      Par ailleurs, il parle essentiellement de Gouvernance et assez peu de pognon sauf quand il parle de l'Ile de France, où les gens ont le sentiment que l'Etat fait des efforts. J'avais un confrère, récemment, qui ronchonnait parce que l'Etat finançait le métro. Ben en fait, c'est "faux" : l'état paye des routes dans les coins où il n'y a pas de métro et finance les départements qui organisent le transport scolaire.
      On parle bien de la réforme territoriale. Je ne sais pas où vous habitez (je l'ai su, vous aviez fait une gaffe, mais je l'ai oublié). Une commune rurale, disons. Il est logique que la commune s'occupe du traitement des eaux usées. Par contre, à Bicêtre, il parait normal que cela soit une structure plus grande même s'il y a cent fois plus d'habitants... Or le modèle actuel de la France est bâti sur une organisation autour des communes. Le dossier en cours porte bien sur les métropoles et pas les communes rurales. Mais les élus (les sénateurs) ont cassé le projet car ils tiennent à leur privilèges d'élus locaux, de maires, ...
      Enfin, il y a une cité avec 10000 pauvres, à Bicêtre, il n'y a pas non plus de médecins, de boulangerie, de boucherie, de messe (il y a une église !),... Il faut attendre une bus, puis descendre dans mon quartier, ce qui est bien plus pénalisant qu'à la campagne...
      Enfin, dans votre campagne (à 20 minutes d'une grosse ville ?), vous n'avez pas les mêmes problèmes qu'un type qui habite à Saint Jean du Gard.

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    2. Tout dépend de l'âge de l'habitant. Les plus âgés manquent souvent de transports en commun, car il est rare de voir des personnes de 90 ans et plus conduire encore une voiture, comme ma voisine décédée tout récemment. Il y beaucoup d'inégalités malgré les efforts. C'est vrai, les toutes petites communes de moins de 1000 habitants sont très nombreuses (3/4 du total au recensement de 2009, dont la moitié est en-dessous de 426), ce qui complique beaucoup de choses. Aucune solution n'est facile, ni toujours pertinente, selon la zone concernée et le réseau routier.

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    3. Oui. C'est compliqué. On ne peut pas tout.

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    4. Oui on ne peut pas tout. Les besoins ne sont pas les mêmes pour des gens qui vivent en île de France ou dans une ville de 12000 habitants ou encore à 30 mn de celle ci en voiture.

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